" La vie de château comptait
quinze plaisirs, dont le quatorzième était de se
rendre en son verger. C'était un " asile de lumière " ;
une miniature de livres d'heures : quelques lys et quelques
pommiers. Le seigneur s'y faisait asseoir sur une pelouse. Il
y pensait à ses desseins et à ses guerres, à
ses maçons, à ses vassaux ; à ses chevaux
et ses gens d'armes ; il y songeait au train du monde, à
ses batailles, à ses rides, à ses morts. A ses maximes
et à ses héritages.
Tout commença par un jardin, nous dit
la Bible.
Tout y finit.
Quelque serviteur l'éventait.
Il caressait sa barbe blanche.
Et c'est ainsi qu'Allah est grand ! "
Alexandre Vialatte, Chroniques des grands micmacs,
éd. Julliard, 1989
" Yahvé Dieu planta un jardin
en Eden, à l'orient, et il y mit l'homme qu'il avait modelé.
Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d'arbres
séduisants à voir et bons à manger, et l'arbre
de vie au milieu du jardin, et l'arbre de la connaissance du bien
et du mal. (...) Yahvé Dieu prit l'homme et l'établit
dans le jardin d'Eden pour le cultiver et le garder. Et Yahvé
Dieu fit à l'homme ce commandement : " Tu
peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l'arbre de la
connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car, le Jour
où tu en mangeras, tu en mourras certainement. "
Ancien testament, Le Jardin d'Eden, éd.
Société biblique française, 1978
L'Hypnerotomachia
Poliphili ou le Songe de Poliphile, écrit dans
les années 1480 par Francesco Colonna (?), a joué
un rôle fondamental dans la création des jardins
de la Renaissance. Les gravures qui illustrent ce texte, explicitent
deux caractères essentiels du jardin humaniste : l'artifice
et la mise en scène théâtrale. Artifice des
bosquets entourés de canaux, des pergolas couvertes de
rosiers, des ruines antiques et des sculptures, mise en scène
de la jouissance dans ce jardin où Poliphile rêve
de trouver les secrets de l'amour.
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" C'était, au delà de
ce qu'on pourrait dire, un lieu de récréation tout
empli de délices, à la fois jardin potager, botanique,
verger plantureux, aimable réunion d'arbres verts, de gracieux
bosquets, d'arbustes charmants. Ce n'était point une contrée
montagneuse, sans chemins et déserte ; c'était
une région dont toute broussaille avait été
enlevée. C'était une plaine unie, égalisée,
se continuant jusqu'aux pieds des degrés arrondis d'un
théâtre admirable. Les arbres, joliment rangés,
étendaient au loin leurs rameaux productifs. C'était
un jardin incomparablement fait pour le plaisir, d'une fécondité
extrême, plein de fleurs charmantes, décoré
de fontaines inépuisables et de frais ruisseaux. (...) Cet
endroit était tout empli de belles touffes d'arbres épais
étalant le spectacle d'une magnifique verdure. La brise
y circulait toute chargée de l'arôme des fleurs.
Le sol y était en entier tapissé d'herbes, de frais
romarins, de prés fleuris. On y trouvait tous les plaisirs
et tous les biens, quantité de fruits assortis au mieux,
dans un feuillage perpétuellement vert et jamais caduc.
Les chemins y étaient bordés de plantes ; de
nombreux rosiers y formaient des berceaux. "
Francesco Colonna (?), Le Songe de Poliphile,
éd. Imprimerie nationale, 1996
" Le printemps venu, Pécuchet
se mit à la taille des poiriers. Il n'abattit pas les flèches,
respecta les lambourdes, et, s'obstinant à vouloir coucher
d'équerre les duchesses qui devaient former les cordons
unilatéraux, il les cassait ou les arrachait invariablement.
Quant aux pêchers, il s'embrouilla dans les sur-mères,
les sous-mères et les deuxièmes sous-mères.
Des vides et des pleins se présentaient toujours où
il n'en fallait pas, et impossible d'obtenir sur l'espalier un
rectangle parfait, avec six branches à droite et six à
gauche, non compris les deux principales, le tout formant une
belle arête de poisson.
Bouvard tâcha de conduire les abricotiers ;
ils se révoltèrent. Il rabattit leurs troncs à
ras du sol ; aucun ne repoussa. Les cerisiers, auxquels il
avait fait des entailles, produisirent de la gomme. "
Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet,
éd. Folio-Gallimard, 1999
" C'est ainsi que croissent la plupart
des végétaux, faisant confiance aux vertus de la
vitesse, de la violence et, à proprement parler, précipitation
du désir, pour former ces nìuds, embarras, embouteillages
éclatants où les graines se créeront.
Ainsi tournent les derviches, certaines danseuses.
Ainsi dans les bouches tournent les langues, se forment les paroles...
Et c'est alors que les ailes, les bras peuvent
retomber, les boucliers, les plateaux être rabaissés.
Oui, c'est alors, c'est ainsi que les ramures fanent, les fruits,
globes graineux, restant suspendus en l'air, comme dans les cieux
les étoiles, les astres, ces provisions de vie, ces bombes
qui éclateront et se parsèmeront en temps utile,
si besoin est.
Voici donc d'une part les fruits, et d'autre
part (mais c'est la même chose) les étoiles, les
astres, les ampoules, ces globes, sources, ballons de lumière.
C'est la provision de vie future qui brille si
intensément, si calmement, assurée de son pouvoir,
radiant et joyeux, de re-semer la vie. "
Francis Ponge, L'Asparagus, in Lyres,
éd. Gallimard, 1967
" Aux côtés de la cour,
on voit un grand jardin, avec ses quatre arpents enclos dans une
enceinte. C'est d'abord un verger dont les hautes ramures, poiriers
et grenadiers et pommiers aux fruits d'or et puissants oliviers
et figuiers domestiques, portent, sans se lasser ni s'arrêter,
leurs fruits ; l'hiver comme l'été, toute l'année,
ils donnent ; l'haleine du Zéphyr, qui souffle sans
relâche, fait bourgeonner les uns, et les autres donner
la jeune poire auprès de la poire vieillie, la pomme sur
la pomme, la grappe sur la grappe, la figue sur la figue. Plus
loin, chargé de fruits, c'est un carré de vignes
dont la moitié, sans ombre, au soleil se rôtit, et
déjà l'on vendange et l'on foule les grappes ;
mais dans l'autre moitié, les grappes encore vertes laissent
tomber la fleur ou ne font que rougir. "
Homère, L'Odyssée, chant VII
" Otoko connaissait bien tous ces jardins.
Cette année, lorsque la saison des pluies avait pris fin,
elle s'était rendue au Saihô-ji avec l'intention
d'en faire quelques croquis. Elle ne pensait pas être capable
de peindre le jardin ; elle désirait seulement s'imprégner
de la force qui en émanait. (...)
Dans le jardin du Temple des Mousses un camélia
rouge était tombé sur la mousse humide d'un vert
éclatant, jonchée de petites andromèdes blanches.
Le camélia tournait sa corolle vers le haut, comme s'il
avait fleuri sur la mousse. Et, dans le jardin du Ryôan-ji,
les pierres que la pluie avait mouillées miroitaient chacune
à sa manière. Sur toutes les branches, à
l'extrémité de chaque aiguille, une gouttelette
de pluie perlait. Les aiguilles de pin avaient l'air de tiges
où se seraient épanouies des fleurs de rosée.
Ces fleurs délicates, écloses sous la pluie de printemps,
échappaient le plus souvent à l'attention. "
Yasunari Kawabata, Tristesse et beauté,
éd. Albin Michel , 1981
Le poète Rainer Maria Rilke fit du jardin le thème
principal de ses correspondances, écrites en français,
avec Mademoiselle Antoinette de Bonstetten, de 1924 à 1926
à qui il demande conseil pour aménager le jardin
du château de Muzot situé dans le Valais, en Suisse.
" (...) Muzot va commencer, je le sens,
une nouvelle ère avec son jardin réorganisé,
que dis-je : organisé, ordonné pour la première
fois. Grâce à vous, ces quelques parterres vagues
se repenseront, comme dirait Valéry, et prendront conscience
de la maison dont ils seront la page de garde. Et leur ordre influencera
à son tour la maison, devenue un peu terne et morose sous
l'assombrissement de son occupant d'abord et ensuite par son absence
prolongée. Devant une maison massive et sévère
comme un chanoine du Moyen Age, il faudrait que le jardin s'étalât
comme les pages ouvertes d'un bel antiphonaire illuminé.
Il faudrait qu'il osât proposer sur cinq lignes une musique
précise. Jusqu'ici de ma pauvre terrasse désorientée
émanait un bruit épars où la mélodie
n'apparut que par le caprice d'un hasard indifférent et
distrait. Ah, venez, chère Mademoiselle, donner à
mes fleurs quelques idées. Il m'a toujours semblé
qu'elles pensent du vide par manque d'éducation."
" (...) Est-ce qu'il y avait toujours
tant de dangers, tant d'hostilités absurdes, tant de menaces
de maladie dans chaque jardin ? Est-ce que les jardins d'autrefois,
avec leurs fleurs simples et pieuses, n'étaient pas moins
menacés, avant que la chimie ne s'y était mêlée...?
Le mien quelquefois me semble un hôpital de fleurs ;
si vous y passiez, vous ne sortiriez point de votre métier
actuel d'être parmi des malades. "
" (...) Hélas, pour dire tout, il faudrait
savoir toutes les langues. Je me rappelle, par exemple, qu'une
des premières raisons de me passer une poésie française
fut l'absence de tout équivalent à ce délicieux
mot : Verger... "
Rainer Maria Rilke, Lettres autour d'un jardin,
éd. La Délirante, 1981
A suivre...