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Mais
on sous-estime, je crois, un élément plus profond :
l'union constante à la nature qui transmet de façon invisible
une partie de sa sérénité à chaque individu
en perpétuel tête à tête avec elle. J'ai longtemps
pensé Ð comme la plupart Ð que l'Anglais n'aimait rien tant que
sa maison. Or en réalité ce qu'il aime c'est son jardin.
On en a récemment recensé ici trois millions et demi Ð presque
chaque maison, même la plus petite, a le sien, et de nombreux Londoniens
habitant en appartement possèdent une résidence secondaire
qu'ils sont toute la semaine impatients de retrouver pour son jardin et
ses fleurs. Ainsi des millions d'Anglais, ces Anglais que l'on prétend
si peu romantiques, sont à l'Ïuvre le week-end ou après
leur travail proprement dit dans leur jardin ou dans leur jardinet :
soir ou matin, l'ouvrier, l'employé, le ministre, le commis, le
pasteur s'emparent de leurs outils, bêchent la terre, taillent les
arbustes ou prennent soin de leurs fleurs. Dans ce gardening, cette
occupation journalière qui n'est ni un sport, ni un travail, ni
un jeu, mais où tout cela se rejoint graduellement, tous les Anglais
sont solidaires, les différences sociales disparaissent, la distance
entre riches et pauvres s'abolit : le comte ou le duc eux-mêmes,
avec leur douzaine de jardiniers à leur service, ne sont pas moins
attachés personnellement à leur jardin que le mécanicien
aux quelques pauvres carrés de verdure derrière sa petite
maison. Et cette heure ou cette demi-heure passée quotidiennement
en compagnie des fleurs, des arbres, des fruits, en compagnie de la nature
éternelle, cette heure ou cette demi-heure pendant laquelle ils
sont totalement détachés des événements extérieurs
et des affaires me semble par son pouvoir " relaxant ",
être à l'origine de ce merveilleux calme des Anglais, qui
nous est incompréhensible ou, à tout le moins, inaccessible.
Au sein d'un monde instable et susceptible d'être détruit,
cela leur rappelle chaque jour que l'essentiel sur notre terre, que sa
beauté reste à l'abri de l'absurdité des guerres
et de la folie de la politique. Lorsqu'ils commencent la journée
ou lorsqu'ils la finissent ils ont, grâce à ce contact avec
la nature, acquis une fermeté et un apaisement qui, à l'échelle
de plusieurs millions d'individus, feront figure de trait de caractère
national. Ces innombrables modestes petits jardins blottis même
contre la maison la plus misérable, avec leurs quelques arbustes,
leur couronne de fleurs et leur partie potagère Ð ce sont eux qui
exercent un effet sédatif sur ce peuple, le protégeant de
la nervosité, de l'incertitude et des bavardages intempestifs.
Grâce à eux l'individu renouvelle jour après jour
son calme et son sang-froid Ð quasi inconcevables pour nous qui ne sommes
pas anglais -, et la nation entière sa force ; et ce faisant
ils nous offrent le spectacle grandiose de la constance morale, un spectacle
presque aussi grandiose que celui de la nature.
Stefan Zweig, Pays, villes, paysages, écrits
de voyages, Francfort, Fischer, 81, Paris, Belfond, 96.
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