"Un jour qu'ils s'étaient retrouvés là, par une fin d'après-midi ensoleillée après une pluie d'orage, ils virent qu'une phrase immonde avait été griffonnée sur cette table de jardin. Un voyou du village avait uni leurs deux noms par un verbe bref et cru, en faisant par surcroît une faute d'orthographe. Il s'était servi d'un crayon à encre indélébile, mais la pluie avait légèrement délavé les lettres. Des brindilles, des feuilles d'arbres et des vermicules d'un blanc crayeux - des crottes d'oiseaux - étaient collés à la table.

Et parce que cette table leur appartenait, parce qu'elle était sacrée, sanctifiée par leurs rencontres, ils se mirent, calmement et sans rien dire, à effacer l'écriture mouillée en la frottant avec des touffes d'herbe. Et quand la surface entière eut pris une ridicule teinte lilas, quand les doigts de Machenka eurent l'air d'avoir cueilli récemment des myrtilles, Ganine, se détournant et fixant obstinément de ses pupilles rétrécies quelque chose de flou et chaud, d'un vert jaunâtre, qui en temps normal était le feuillage d'un tilleul, annonça à Machenka qu'il était amoureux d'elle depuis longtemps."

Vladimir Nabokov, Machenka, éd. Fayard, 1981

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