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"J'étais
assise, encore au jardin du Luxembourg (...) je regardais les espaliers
en fleurs le long du petit mur de briques roses, les arbres fleuris, la
pelouse d'un vert étincelant jonchée de pâquerettes,
de pétales blancs et roses, le ciel, bien sûr, était
bleu, et l'air semblait vibrer légèrement... et à
ce moment-là, c'est venu... quelque chose d'unique... qui ne reviendra
plus jamais de cette façon, une sensation d'une telle violence
qu'encore maintenant, après tant de temps écoulé,
quand, amoindrie, en partie effacée elle me revient, j'éprouve,
mais quoi ? quel mot peut s'en saisir ? pas le mot à
tout dire : " bonheur ", qui se présente
le premier, non, pas lui... " félicité ",
" exaltation ", sont trop laids, qu'ils n'y touchent
pas... et " extase "... comme devant ce mot
qui est là se rétracte... " Joie ",
oui, peut-être... ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer
sans grand danger... mais il n'est pas capable de recueillir ce qui m'emplit,
me déborde, s'épand, va se perdre, se fondre dans les briques
roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et
blancs, l'air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles,
d'ondes... des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ?...
de vie à l'état pur, aucune menace sur elle, aucun mélange,
elle atteint tout à coup l'intensité la plus grande qu'elle
puisse jamais atteindre... jamais plus cette sorte d'intensité-là,
pour rien, parce que c'est là, parce que je suis dans cela, dans
le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, la pelouse, l'air
qui vibre... je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à
eux, rien à moi."
Nathalie Sarraute, Enfance, éd. Gallimard,
1983
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