|
Le
poète Rainer Maria Rilke fit du jardin le thème principal
de ses correspondances, écrites en français, avec Mademoiselle
Antoinette de Bonstetten, de 1924 à 1926 à qui il demande
conseil pour aménager le jardin du château de Muzot situé
dans le Valais, en Suisse.
" (...) Muzot va commencer, je le sens, une
nouvelle ère avec son jardin réorganisé, que dis-je :
organisé, ordonné pour la première fois. Grâce
à vous, ces quelques parterres vagues se repenseront, comme dirait
Valéry, et prendront conscience de la maison dont ils seront la
page de garde. Et leur ordre influencera à son tour la maison,
devenue un peu terne et morose sous l'assombrissement de son occupant
d'abord et ensuite par son absence prolongée. Devant une maison
massive et sévère comme un chanoine du Moyen Age, il faudrait
que le jardin s'étalât comme les pages ouvertes d'un bel
antiphonaire illuminé. Il faudrait qu'il osât proposer sur
cinq lignes une musique précise. Jusqu'ici de ma pauvre terrasse
désorientée émanait un bruit épars où
la mélodie n'apparut que par le caprice d'un hasard indifférent
et distrait. Ah, venez, chère Mademoiselle, donner à
mes fleurs quelques idées. Il m'a toujours semblé qu'elles
pensent du vide par manque d'éducation."
" (...) Est-ce qu'il y avait toujours tant
de dangers, tant d'hostilités absurdes, tant de menaces de maladie
dans chaque jardin ? Est-ce que les jardins d'autrefois, avec leurs
fleurs simples et pieuses, n'étaient pas moins menacés,
avant que la chimie ne s'y était mêlée...? Le mien
quelquefois me semble un hôpital de fleurs ; si vous y passiez,
vous ne sortiriez point de votre métier actuel d'être parmi
des malades. "
" (...) Hélas, pour dire tout, il faudrait
savoir toutes les langues. Je me rappelle, par exemple, qu'une des premières
raisons de me passer une poésie française fut l'absence
de tout équivalent à ce délicieux mot : Verger... "
Rainer Maria Rilke, Lettres autour d'un jardin,
éd. La Délirante, 1981
|